Trial Murder Only

14.4.05

Reculez, y'a rien à voir

Ce matin, après avoir fermé à double tour les deux serrures de ma porte, j'ai mis de la musique à mes oreilles, j'ai traversé mon petit hall d'entrée, j'ai descendu l'allée qui mène à la rue en contrebas que j'ai traversée, je suis allé jusqu'au feu à trois cent mètres de là et c'est au moment où, pour m'éviter, une voiture est allée s'encastrer dans le mur d'un immeuble que je me suis rendu compte que j'étais au milieu du carrefour et que j'avais complètement oublié de me retourner. Je venais de faire cinq cent mètres à reculons sans m'en apercevoir.

Je regardais bêtement l'accident comme un premier arrivé sur les lieux et étrangement, il y avait de plus en plus de gens entre moi et l'accident dont je m'éloignais. Je reculais encore ma parole ! La chose déclencha chez moi un rire si fort qu'une vieille dame du haut de son huitième étage est sorti à la fenêtre pour me balancer une grande barrique d'uranium appauvri senteur de cerfeuil sur la tête. Non sans l'avoir remerciée, je décidai que j'allais poursuivre à reculons cette journée qui, c'est le moins que l'on puisse dire, s'annonçait peu banale.

En reculant mon petit bonhomme de chemin vers la gare, j'ai dépassé plein de gens qui se sont retournés sur mon passage. J'ai d'abord cru qu'ils trouvaient mon idée marrante et décidaient d'en faire autant mais tous me tournaient le dos à nouveau et s'éloignaient sans répondre à mes salutations chapelières. Je les trouvais fort impolis mais j'étais assez content d'avoir inversé un instant le cours de leurs vie.

J'ai eu un problème au tourniquet. Je ne voyais plus où insérer mes jetons de météorite pour le franchir. La foule devant moi s'impatientait et quelqu'un qui est arrivé en face de moi en faisant un geste sur ma gauche s’est mis à pleurer tellement fort que j'ai reculé derrière la porte du tourniquet qui s'est refermée avant qu'il me rejoigne. Cette personne continuait de faire la roue de l'autre côté du tourniquet mais moi j'étais sauf. Il y a de plus en plus de gens bizarres dans les transports en commun.

Je suis monté dans le train de la même manière qu'au tourniquet. C'est-à-dire que j'ai reculé devant l'impatience des gens devant moi et c'est comme ça que j'ai trébuché et que je me suis retrouvé le cul par terre dans le wagon de queue sous les applaudissements de la foule de passagers en délire qui me lançaient des fleurs de platane suite à ma tentative d’éviter la chute par un triple salto arrière double vrillé raté. En me relevant, je me suis retrouvé face à la porte. Je me suis tout de suite fais la suite du film et j'ai bien compris que ma petite expérience allait se terminer dès l'ouverture de ces portes. Je trouvais ça dommage et ça me rendait un peu triste de savoir que j'allais bientôt revoir le monde tel que je l'ai toujours vu.

Le train est arrivé à Montparnasse. Je m'attendais à voir les gens s'agglutiner autour de moi devant les portes. Je les imaginais déjà se toiser pour déterminer lequel parmi tous ces braves allait héroïquement titiller la glotte d'ouverture des portes pour faire dégueuler le train en proie à une indigestion d'humains. Il n'en fut rien. Tout se passa derrière moi et suite à l'effet d'un appel d'air provoqué par cette marée humaine je me retrouvai sur le quai avec personne devant moi sauf quelques passagers morts au combat et jonchant le sol du wagon dont je venais d’être éjecté. J'en conclu donc qu'il valait mieux pour moi que je continuasse à reculons non sans vous avoir fait remarquer l'emploi judicieux de l'imparfait du subjonctif dans une subordonnée à une principale usant du passé simple.

Dans l'heure qui a suivi, je me suis tapé le Paris intermodal et j'ai revécu plusieurs fois des scènes semblables à celles que je viens de vous décrire. Ne sachant plus où introduire mon pneumocylindre coronarien au poste de sécurité, cela a même continué jusqu'à l'entrée de l'immeuble où je travaille à ne rien faire. Je suis donc arrivé à mon étage où je suis tombé sur mon chef qui m'a dit "Tu pars déjà". Je lui ai dit que non et il n'a pas eu l'air étonné quand il m'a vu reculer devant lui. Mes collègues en revanche n'ont pas très bien saisi mon entrée à reculons dans le bureau.

Après, tout s'est relativement bien passé puisque je ne suis pas du genre à me balader ostensiblement dans les bureaux pour montrer ma barbe de trois mois, mon bide et mon kilt en sky alors que de jeunes nymphettes septuagénaires s'occupe de peupler l'imaginaire érotique de mes collègues beaucoup mieux que moi j'arrive à le faire.

La chose fut légèrement plus compliquée lorsque je suis descendu déjeuner dans le bistrot vanuatuan où j'ai mes habitudes. À peine entré, Chrysostome me dit "Boudu mais j't'avais pas vu! Allez au r'voir!". Un peu perturbé par ces nouvelles difficultés, Je me suis assis à la première table près de la porte. Chrysostome s'est planté devant moi, incrédule, il me croyait souffrant, Je lui ai demandé un demi hectolitre de Cheverny râpé en le laissant croire que j'avais déjà mangé. Quand j'ai quitté le restaurant, je leur ai lancé un "Au revoir" que personne n’a rattrapé tous trop affairés qu'ils étaient pour jouer avec moi.

Je retombe sur mon chef à l'entrée de l'immeuble qui me dit "Tu pars en réunion ?" Ne sachant pas trop quoi lui répondre, je regarde le ciel bleu, le soleil et les jolies filles qui passent devant moi et derrière lui et je lui répond "Oui, il faut que j'aille voir trompette. Je suis désolé pour le truc que je devais te montrer tout à l'heure, on se voit demain matin ?" De nouveau, il me voit reculer devant lui, ce qui ne l'étonne toujours pas et il s'engouffre dans l'immeuble désormais repu. Je commençai dès lors à réaliser les avantages à tirer de mon nouveau mode de locomotion.

D’ordinaire, je ne recule devant rien et voilà qu’aujourd’hui je fait face, avec un certain recul c’est vrai, à ce que j’ai toujours fui. Il y a là une certaine manière d’avancer ne trouvez-vous pas ? Je ne savais pas encore ce qui allait changer dans ma vision du monde avec cette expérience mais je me remis en route laissant derrière moi ce que j’allais voir sous peu.

J’ai ainsi passé le reste de la journée à faire se retourner les gens, à créer des accidents, à regarder en face les gens qui m’insultaient où qui se foutaient de ma gueule. Il y a même eu une mamie que j’avais bousculée sans le vouloir qui, après s’être relevée, s’est avancée vers moi en courant plus vite que je ne reculais. Lorsqu’elle a voulu laisser sortir un rhinocéros d’attaque de son cabas, j’ai pris peur et fait demi-tour pour m’enfuir. En reculant à toute vitesse, je l’ai bousculée de nouveau. J’ai ensuite été sauvé par l’intervention d’une troupe d’autobus de spectacle qui passait par là et qui se sont fait une joie de distraire gratuitement les badauds en faisant disparaître la mamie sous les pavés.

Je suis entré dans un superpataplex pour fuir un peu cette agitation et pour voir un film qu’on disait génial. J’en suis ressorti un peu déçu. Il y a beaucoup de dialogues mais l’absence d’images est agaçante. Toute l’action visuelle est consacrée au défilement du générique que j’ai vu en partant. Avec tout ça, je n’avais toujours pas mangé et le Cheverny râpé me faisait un peu tourner la tête. J’ai décidé de me faire plaisir et d’aller manger un salsifis dans ce restaurant très chic dont on m’avait dit beaucoup de bien.

J’avais déjà oublié ma mésaventure chez Chrysostome sauf que là, en entrant dans ce restaurant, j’ai eu moins de chance. Ne me connaissant pas, le Maître d’hôtel, un ancien lanceur de poireau dans un cirque ouzbek, a cru que je partais sans payer et m’a lancé une hache que l’on est en train de retirer de mon occiput.

Peut-être que je m’avance un peu trop mais maintenant que j’analyse mon expérience avec un peu plus de recul, je crois bien que dès demain, je vais recommencer à aller de l’avant. C’était bien rigolo, mais pour manger, ça complique un peu les choses.
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